Empiler les livres non lus m’a coûté plus de temps que de les choisir

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La pile a vacillé quand j’ai tiré un livre du milieu, un soir de pluie, sur la table basse du salon. J’avais rapporté 17 livres de la librairie Fontaine, et la table ressemblait déjà à une petite barricade. J’ai été frappée par le silence autour de moi, puis par la gêne que j’ai ressentie. En cinq minutes, je n’avais pas lu une page, juste regardé des dos neufs et un ticket de caisse qui dépassait d’un roman encore plat.

Le jour où j’ai compris que ma pile me paralysait plutôt que de m’aider

Pendant des mois, j’ai laissé les livres s’accumuler sans méthode. Entre deux trajets, une recommandation notée dans un carnet, une table des matières qui me tentait, j’ai été convaincue que cette réserve m’aiderait à lire davantage. J’ai cru que garder sous la main plusieurs essais de management, de stratégie ou de leadership me ferait gagner du temps. J’ai surtout empilé des promesses. À la maison, avec mes deux grands enfants qui passent par moments prendre un café, la table du salon a fini par ressembler à un comptoir de librairie mal rangé.

Le soir où tout m’a sauté au visage, la pile occupait presque tout le coin de la table. Les livres n’avaient aucun ordre. L’un gardait un marque-page coincé au chapitre 1 depuis des mois. Un autre n’avait jamais été cassé au dos, acheté sur une impulsion un samedi de novembre. J’ai pris un essai, je l’ai reposé, puis j’en ai attrapé un autre. J’ai relu les quatrièmes de couverture comme si j’étais en train de préparer un dossier, pas une lecture. Le post-it « à lire en priorité » avait glissé sous trois volumes plus récents. Je me suis retrouvée à comparer des livres pendant 41 minutes, alors que j’aurais eu le temps d’en ouvrir un et de lire vingt pages.

Le plus agaçant, c’est que je ne voyais plus la différence entre manque de temps et saturation mentale. Est-ce que je lisais moins parce que mes journées étaient pleines, ou parce que cette pile me vidait avant même d’avoir commencé ? J’ai fini par allumer la télé, comme on baisse les bras après une réunion trop longue. Pas terrible. Vraiment pas terrible. Je me suis rentrée dans le canapé avec la sensation d’avoir travaillé pour rien, alors que le problème était juste posé devant moi, en papier, sur une table trop petite.

Ce que j’ai fait de travers sans m’en rendre compte

J’ai acheté des livres pour plus tard, puis je les ai repoussés systématiquement. Je suis partie d’une librairie avec deux essais parce qu’une phrase de quatrième de couverture m’avait emballée, puis je les ai laissés attendre derrière des achats plus récents. J’ai aussi suivi chaque recommandation comme si elle valait pour ma semaine entière, alors qu’elle ne collait ni à ma fatigue ni à mes besoins du moment. Une promo à 93 euros m’a donné l’impression d’être raisonnable. En réalité, j’avais juste déplacé le problème sur l’étagère.

  • Acheter pour plus tard sans plan – le livre perdait son urgence et finissait par ne plus correspondre à mon état d’esprit.
  • Empiler sans tri ni règle de rotation – les titres visibles prenaient toute la place, les autres disparaissaient sous la pile.
  • Choisir des ouvrages trop ambitieux pour une période chargée – j’avais devant moi des briques que je n’ouvrais même pas.
  • Suivre chaque recommandation au lieu de mes besoins réels – j’accumulais des envies de lecture, pas des lectures.

La pile est alors devenue un vrai travail de classement. J’ai fait des listes dans un carnet bleu, puis dans une note de téléphone, puis sur un coin de nappe. J’ai comparé les titres, les auteurs, les formats, comme si j’animais une petite réunion de tri. J’ai appris à repérer les angles morts, et là je les ai vus trop tard. Le marque-page resté au chapitre 1 n’était plus un hasard. C’était la preuve d’un décrochage.

Le piège le plus coûteux n’était pas l’achat. C’était la décision. Un soir, j’ai passé 30 minutes à hésiter entre trois livres presque voisins, tous achetés dans l’élan d’une même période. Pendant ce temps, la pile du bas n’a pas bougé. J’avais l’impression de faire un choix sérieux, mais je tournais en rond. Et plus la table se chargeait, plus je me sentais incapable de trancher. J’ai retrouvé dans un roman un ticket de caisse vieux de 6 semaines. Ça m’a laissée bête.

La facture invisible qui m’a vraiment fait mal

Au bout de quelques semaines, j’ai vu le temps filer à force de toucher les mêmes couvertures. J’ai compté mes hésitations pendant plusieurs soirées, et le total m’a vexée. Entre le choix, le rangement, le re-rangement et les petites comparaisons inutiles, j’ai perdu 4 heures rien qu’en un mois. Sur le papier, ce n’est pas spectaculaire. Dans un salon déjà chargé, c’est énorme. J’aurais préféré relire un chapitre plutôt que déplacer les mêmes livres de gauche à droite.

La fatigue mentale a débordé sur le reste. Un matin de semaine, après une nuit trop courte, j’ai ouvert mon carnet de travail avec la tête encore pleine de titres en attente. J’étais moins nette, moins disponible, et j’ai bâclé une note que je relisais d’habitude deux fois. Rien de dramatique, mais la dispersion était là. Cette pile m’avait poursuivie jusque dans ma concentration. Je n’ai pas cherché plus loin que ça, parce que je voyais déjà assez bien le lien.

Le choc financier, lui, a été très clair. J’ai additionné mes achats récents et je suis montée à 214 euros pour des livres encore non lus, doublons compris. Deux mois plus tard, j’ai retrouvé le même titre en poche chez Gibert Joseph, alors que j’en avais déjà un exemplaire neuf à la maison. J’ai eu cette petite chaleur au visage qu’on connaît quand on se rend compte d’une bêtise simple. Ce n’était pas une catastrophe, mais j’avais payé pour une impression d’ordre. Et ça, franchement, ça m’a agacée.

Ce que j’aurais aimé savoir avant de me lancer dans cette accumulation

Un samedi matin pluvieux, j’ai vidé la table du salon et je me suis enfin attaquée au tas. J’ai gardé trois livres visibles, puis j’en ai rangé d’autres hors de vue, dans un placard du couloir. Le reste est passé dans une caisse, sans cérémonie. J’ai fini par voir qu’une pile courte me donnait plus d’air qu’un empilement flatteur. Les couvertures cessaient de me regarder comme des reproches.

J’ai aussi compris les signaux qui m’avaient prévenue trop tôt. Quand la table saturait visuellement, quand je me mettais à faire des listes au lieu d’ouvrir un livre, quand je retrouvais un doublon au fond de la pile, le système dérapait déjà. Ce n’était pas une question de manque de bonne volonté. C’était une question de charge mentale. Le vrai piège, c’est le moment où la sélection prend plus de place que la lecture elle-même.

Pour les livres très pointus sur le travail, j’ai aussi demandé l’avis d’une bibliothécaire de quartier, parce que mes goûts ne suffisaient pas à trier tout ça. Elle m’a aidée à voir les titres qui méritaient une place visible et ceux qui pouvaient attendre. Je ne sais pas si ma manière de faire vaut pour tout le monde, mais elle a changé ma façon de regarder une table encombrée. Pour quelqu’un qui accepte de lire sans collectionner des intentions, la différence se voit tout de suite. Si j’avais su plus tôt, j’aurais évité cette fausse sensation de productivité et ces soirées à tourner autour de 17 livres de trop.

J’aurais aimé comprendre, dès le départ, que 17 livres alignés sur une table n’ouvrent pas des horizons, ils ferment des soirées. J’avais cru gagner du temps en laissant ma pile grossir, et j’ai perdu l’inverse. Le plus pénible, ce n’était même pas l’argent ni le désordre. C’était cette impression d’avoir laissé la lecture devenir un chantier, alors qu’un seul livre ouvert m’aurait rendue à la soirée bien plus vite.

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