Bleu  suite Lire le début

Bleu  roman de Bruno Bernier

II

On n'est peut-être pas fait pour un seul moi.
On a tort de s'y tenir. Henri Michaux, Plume.  

Samedi 13 juin, lut Victor, en haut de la première page.

Il laissa tomber le journal, tout en réfrénant l'envie de le rouler en boule et de le
lancer à travers le café.

- Mince alors, je suis dans le cirage depuis la soirée de Mardi, tout Mercredi, tout
Jeudi, tout Vendredi, disons que je me suis couché hier soir pour récupérer, ça fait
trois jours et demi, se dit Victor tout en comptant sur ses doigts.

Il avala une grande gorgée de bière en résistant à l'envie d'assécher son verre en
une gorgée.

Il se dit:

- Non, il ne faut pas que je recommence.

Il mangea son oeuf dur, se forçant à avaler chaque bouchée.

En regardant autour de lui pour vérifier que personne ne faisait attention à lui, il
sortit l'enveloppe de sa poche et sous la table, il se mit à compter les billets.

A cent vingt, il s'arrêta, il en avait compté à peu prés la moitié.

- Ce n'est pas possible, je dois me tromper, cela doit faire dix mille, non ça fait
cent mille.

Victor, préleva une dizaine de billets, les plia en deux et glissa la mince liasse dans
sa poche.

Il fourra l'enveloppe au plus profond de sa veste, là où il cachait toujours son
porte-feuille, les soirs où il sentait qu'il allait n'être plus lui-même.

Son porte-feuille était toujours là, il le sortit, vérifia son contenu, bon, ses papiers, sa
carte d'identité, son permis de conduire, trois cent francs, un peu de monnaie,
tout était là, ce minimum qu'il réussissait toujours à garder même en cas de crise
éthylique aiguë.

Il remit son porte-feuille en place, se leva et se dirigea vers le comptoir où la mère
Cathy se tenait derrière sa caisse.

- Vous revoilà, monsieur Estemble, cela faisait bien trois quatre jours qu'on ne vous
voyait pas, ça va ? lui demanda Cathy.

- Ca va , ça va, répondit Victor, qui s'appelait effectivement depuis sa naissance,
Victor Michel Estemble, vous me remettez une autre bière, s'il vous plaît , madame
Cathy ?

Victor posa un billet de cinq cent francs sur le comptoir.

- Vous réglerez mon compte avec ça, madame Cathy, et puis si vous voulez boire
quelque chose ...
 

Madame Cathy se servit un petit blanc, déplaçant avec souplesse son quintal.
- Ca va pour vous, les affaires en ce moment!
Monsieur Estemble, vous ne vous rappelez pas, vous m'avez déjà tout réglé.

Mardi soir quand vous êtes passé avec Josiane un peu avant la fermeture,
répondit Cathy tout en trinquant avec Victor.

- Ah oui.. je me souviens, mentit Victor, je voulais dire mes consommations
d'aujourd'hui...

Madame Cathy secoua la tête en pensant :

- Tous pareils, ces hommes, toujours à boire, à oublier, si elle voulait, elle pourrait
en gagner de l'argent en les laissant payer deux fois leur note, mais dans le fond,
elle était honnête et puis si cela se savait...

Victor sortit dans la rue, avec maintenant un oeuf dur et deux bières dans le
ventre, il se sentait mieux, presque capable de réfléchir.

Il se dit :

- Bon au moins je sais que Mardi soir vers minuit, j'étais avec Josiane; elle est
marrante Josiane, mais comment j'ai fait pour trouver tout cet argent mardi soir et
ne pas m'en souvenir.

Josiane était une des serveuses de l'Orestias, une gentille petite fille rigolote qui se
laissait raccompagner de temps en temps par Victor, après la fermeture du
restaurant.

C'est bizarre, j'aurais juré qu'elle n'était pas au restaurant mardi soir, il y avait
Maria, puis l'autre la nouvelle, mais pas de Josiane, continuait de réfléchir Victor.

Arrivé devant le Prisunic, Victor y entra avec l'idée de se racheter une garde robe
maintenant qu'il en avait les moyens.

Il se choisit deux pantalons, chaussettes, sous-vêtements, chemises légères en
prévision de l'été qui arrivait.

Puis une valise, il en avait assez de sa chambre miteuse, depuis un bon bout de
temps, il se disait que dès qu'il aurait un peu d'avance, il irait habiter l'hotel de
Jarente, là au moins, on lui ferait son ménage chaque jour.

Les petits déjeuners étaient copieux et les patrons compréhensifs, accepteraient
qu'un homme de trente cinq ans comme lui reçoive ses amies de temps à autre.

Il mit tous ses achats dans sa valise, avec un rasoir électrique, du savon et un
flacon d'after-shave puis se dirigea d'un pas presque ferme vers l'hotel de Jarente.


III

Amour resplendissant
Mort pleine de joie
Richard  Wagner.
 

Victor entra dans le hall garni de plantes vertes, posa sa valise devant le comptoir
et comme personne n'était là pour le renseigner s'installa dans un fauteuil.

Il entendait le vrombissement d'un aspirateur dans les étages, un ronronnement
lointain.

Victor remuait toujours dans sa tête son absence de trois jours, l'enveloppe...

Le bruit de l'aspirateur cessa, une grande femme mince apparut descendant
l'escalier qui s'ouvrait dans un coin du hall.

- Bonjour monsieur, dit doucement la dame brune.

- Bonjour madame, répondit Victor, je voudrais prendre une chambre au mois; je
ne sais pas si vous souvenez, j'étais passé, il y a quelque temps et vous m'aviez
dit...

Victor s'interrompit comme la dame le regardait de haut en bas, se demandant
apparemment si ce type qui ressemblait plus à un clochard qu'à un client
potentiel, pourrait la payer.

De plus, il y avait l'odeur qu'il dégageait...

Enfin, elle pesa le pour et le contre, après tout, elle connaissait ce monsieur de
vue.

Depuis des années, il naviguait dans le quartier.

Son mari lui avait dit une fois, que c'était un type qui travaillait dans l'informatique.

Encore un original; quelque chose en elle semblait les attirer.

Victor comprenant ce qui se passait dans l'esprit de la patronne de l'hotel,
continua très vite :

- Je paierais un mois d'avance, vous savez, dit-il en se levant et en tirant sa liasse.

- Non, non, pas de problèmes, dit-elle sur un ton aimable, un sourire amical sur les
lèvres à la vue de l'argent, je vais vous donner, voyons une chambre sur la rue de
Jarente, elle est plus calme que l''autre, au troisième étage, normalement elle est
pour deux, vous y serez à l'aise, un mois m'avez vous dit ?

- Oui, je crois que vous faites un prix dans ces cas là, dit Victor.

- C'est exact, je vais vous faire une remise de quinze pour cent, voila pour un mois
ça vous fera trois mille cinq cent francs, avec le petit déjeuner, mais le téléphone
est en plus, lui répondit la dame mince.

- Ca ira très bien, dit Victor en laissant sept billets sur le comptoir, puis en souriant, il
prit sa valise tandis que la femme remplissait un reçu.

Elle lui tendit une clé en disant :

- La vingt sept, donc au deuxième, vous avez une douche et des toilettes rien que
pour vous...bonne journée !

- Merci vous aussi, répondit Victor qui grimpait déjà les escaliers.

Victor ouvrit sa porte en exultant, il avait une nouvelle chambre pour lui et pour
tout un mois au moins !

Fini de vivre dans une chambre miteuse, maintenant, on lui ferait son ménage
tous les jours, on lui changerait draps et serviettes !

Il ôta les fringues qu'il avait mis quelques heures et les mit directement dans la
poubelle de la salle de bain, et nu se mit à regarder sa chambre.

Pas mal le papier, bleu pâle, avec de fines lignes blanches, le lit large, le petit
bureau avec une lampe et un téléphone posé dessus, et puis un large fauteuil
marine dans un coin.

Par la vitre à quelques mètres, il voyait une façade massive dont toutes les
fenêtres avaient les rideaux tirés.

Victor ferma aussi ses rideaux, puis ouvrant la porte coulissante admira sa petite
salle de bain.

Il prit une douche chaude, se savonna longuement, puis se sécha
vigoureusement, se rasa et puis s'inonda d'after-shave.

Il doit être à peu prés six heures se dit Victor, je vais encore avoir le temps de
m'acheter une montre et des chaussures.

Victor s'habilla de ses vêtements neufs, ferma sa porte avec soin, puis sortit,
laissant dans son sillage une odeur de pins.

Sa nouvelle montre au poignet, des chaussures blanches immaculées à ses pieds,
Victor qui achetait toujours la pointure au dessus de sa taille, décida d'aller à pied
jusqu'à l'Orestias, le restaurant où travaillait Josiane, d'une part pour la voir mais
aussi pour y manger !

Josiane pourrait sans aucun doute lui expliquer ce qui s'était passé durant ces trois
jours !
 
Marcher un samedi soir au mois de juin est un véritable plaisir, se dit Victor.

Le long de la rue de Rivoli, il s'arrêtait devant toutes les vitrines, regardant chaque
chose, pensant que s'il le désirait, il pouvait tout acheter.

De temps en tempos, il croisait des figures connues, relations de bistro, visages
familiers.

Depuis cinq ans qu'il vivait dans le quartier, il avait fini par connaître du monde,
mais sans trop approfondir.

On buvait un verre ensemble, on passait un moment ou une nuit avec l'autre, puis
au revoir, à bientôt, avec le sourire, puis on se revoyait :

- Ca va ?

- Ca va !

Arrivé à la hauteur de l'hotel de ville, il passa entre la masse de la mairie et l'autre
masse, celle du BHV.

Chaque fois qu'il passait par là, il se sentait écrasé.

Malgré la largeur de la rue, il avait l'impression d'être une petite chose sans
importance.

Il tourna à gauche, traversa l'ile de la cité, longea les grilles à bouts dorées du
Palais de Justice.

Arrivé au boulevard Saint Michel, il prit le trottoir de droite, ainsi il pourrait s'acheter
du papier, des crayons et un cartable chez Gibert.

Ce qu'il fit, pestant parce que chez Gibert, les cartables n'étaient vraiment pas
terribles; il en prit finalement en cuir naturel, qu'il pourrait suspendre à l'épaule.

Un coup d'oeil à sa montre, sept heures et quart, il avait eu de la chance, les
vendeurs étaient déjà en train de préparer la fermeture.

Avec sa nouvelle serviette, ses chaussures blanches et larges, sa montre, Victor se
sentait un homme neuf, surtout grâce à l'enveloppe de billets !

Il rebroussa chemin et tourna à gauche pour suivre le boulevard Saint germain.

Il traversa l'Odéon, s'arrêta devant les vitrines du magasin Duriez, regarda les
micro-ordinateurs.

Demain, non, demain, c'était Dimanche, Lundi non plus le magasin serait fermé,
Mardi sans faute, il s'achèterait un micro.

Victor était,selon sa propre définition, scénariste de logiciels.
 

Il résolvait des problèmes insolubles en appliquant
sa devise : " Tout est simple".
Le micro lui servirait essentiellement de super machine à
écrire, car le plus gros de son travail se passait dans sa tête

Ses analyses seraient plus présentables que les gribouillis habituels qu'il livrait à ses
clients, feuilles tachées de ronds de verre, sur lesquelles la cendre de ses
cigarettes laissait des traînées qui mêlées au vin donnaient l'impression de
documents trouvés dans une poubelle.

Victor souriait.

Une aubaine incroyable tout cet argent. Mais  d'où venait-il ?

Il continua de marcher, tourna dans la rue Grégoire de Tours, et au bout de la rue
s'arrêta devant l'Orestias.

Il regarda dans le restaurant à travers la vitrine, à huit heures moins le quart, la
salle était presque pleine.


IV


La fatalité existe dès que l'on croit en
elle.
Simone de Beauvoir
 

Victor entra dans la vaste salle, passa dans le couloir central d'où partaient des
rangées de tables où douze personnes pouvaient s'installer.

Les tables s'arrêtaient contre les murs.

Il s'assit à une place libre au bord du couloir, tournant le dos à la devanture.

Il pouvait voir le comptoir où le patron prés de sa caisse notait chaque plat qui
sortait de la cuisine.

Les serveuses allaient et venaient de leurs robustes mollets.

Pas de Josiane en vue constata Victor.

Il ne consulta même pas la carte, il prenait toujours la même chose, des cotes
d'agneau garnies de frites avec une bouteille du rouge le moins cher.

e soir il ferait une folie.

Il en avait les moyens après tout.

Il continuerait d'être fidèle à ses côtes d'agneau mais changerait de vin, il
commanderait le meilleur!

Brouhaha de conversations, verres qui s'entrechoquent.

Beaucoup de touristes, allemandes riant fort, allemands buvant sec, des étudiants
américains aussi.

Après tout, c'est un des restaurants les moins chers et surtout des plus copieux du
quartier.

C'est donc parfaitement normal que sa clientèle soit plutôt jeune et désargentée,
se dit Victor.

Une serveuse qui n'est pas Josiane appuya son ventre contre le rebord de la table
occupée par Victor, qui faillit avoir sa main coincée entre le bois et la chair.

- Bonsoir Maria ! S'exclama Victor.

- Salut Victor !

- Comme d'habitude ? répondit Maria d'une voix vive.

- Oui mais apporte moi une bonne bouteille et un verre pour toi.

Et Josiane , où est-elle ?

Je ne l'ai pas vue ce soir...

Maria interrompit Victor en riant :

- T'es dans le chou, t'es partie avec elle Mardi soir à la fermeture.

Même que le cuistot était jaloux.

C'est le champagne qui doit te monter à la tête.

- Le champagne ?

J'ai bu du champagne, ici à l'Orestias ?

C'est pas possible, répondit Victor.

- Bien sur, enchaîna Josiane, tu nous as dit que tu allais réussir un grand coup, et
avec Josiane tu as bu comme un trou, pardon comme deux trous.

Victor essayait de comprendre, aucun souvenir , il demanda pensant que tout
allait s'expliquer très vite :

- Et Josiane, elle ne travaillait pourtant pas ce soir là. Maria lui fit un clin d'oeil :

- Bien sur que non, nigaud, elle avait rendez-vous avec toi. De toute façon, après
ce qui lui est arrivé, elle n'avait  vraiment plus besoin de travailler...

Maria s'éloigna laissant Victor dans une perplexité profonde.

Qu'est ce que tout cela voulait dire ?

Josiane ne pas travailler?

Elle qui ne s'arrête pour ainsi dire jamais!

Pour elle ne pas travailler une journée, cela représente une perte d'au moins cinq
cent francs.

C'est un boulot qui paie assez bien, mais c'est vraiment crevant continue de
penser Victor.

Et en plus elle avait rendez vous avec moi.

Pas de doute, je perds vraiment la mémoire.

Tout ce dont je me souviens c'est de ce type Mardi soir qui m'offrait du vin, je ne
me souviens même pas l'avoir bu en plus.

Comment était-il?

Il devait avoir quarante ans à peu prés, le visage marqué de rides, visage de
joueur d'échec.

Maria revint posant sur la table, la bouteille et deux verres.

Elle sortit de la poche de son tablier noir son limonadier attaché par une ficelle à
sa taille, puis d'une main experte déboucha la bouteille, emplit les verres et but le
sien cul-sec.

Victor tournant le sien entre ses doigts, demanda :

- Dis moi Maria, pourquoi Josiane n'a-t-elle plus besoin de travailler ?

Maria se pencha et lui sutural en souriant :

- Allez tu le sais, tu me fais marcher, elle a gagné le loto, trois briques lourdes...
 
 

Elle repartit vers une autre table laissant Victor à sa méditation.

Ca expliquerait tout, les billets de cinq cent, la cuite phénoménale...

Mais où était donc passée Josiane ?

Si elle lui a donné tout cet argent c'est que ça devenait sérieux entre.

Pourquoi serait elle partie le laissant ant sans explications ?

Victor se sentait soulagé d'avoir au moins une explication concernant la
provenance de l'argent.

Il se reversa un autre verre de vin et le goûta vraiment. Le premier verre, pris
comme il était dans ses pensées ne lui avait fait aucune impression.

Avec tout son argent, il pourrait sans rien avoir besoin de faire, boire du bon vin,
pendant au moins un an.

Mais surtout il ne devait plus abuser, plus de trous noirs.

Bizarre Ca ne lui était jamais arrivé vraiment, des trous d'une
soirée voir d'une nuit, oui comme tout le monde, il en avait eu, mais trois jours !

Les clients continuaient d'entrer et sortir du restaurant, bruits et rires.

Josiane lui apporta ses côtes d'agneau, une corbeille de pain.

Elle s'assit en face de Victor et se resservit un verre, elle lui dit :

- Ne t'inquiète pas, la prochaine que je repasserai par ici, je te rapporterai une
autre bouteille.

Ca fait du bien de souffler un peu.

Dis donc tu as failli te faire embarquer par le satyre Mardi avant que Josiane
arrive.

Victor faillit bondir :

- Quoi, quel Satyre? Raconte !

Maria  haussa les épaules :

- Tu sais ce type assis à côté de toi, il offre à boire aux jeunes dans ton genre, puis il
essaie de les embobiner et souvent il réussit à les persuader de le raccompagner,
c'est un drôle de numéro ! Heureusement, tu n'y es pas passé !

Maria rigola :

- Si tu voyais les tronches qu'ils ont après !

Remarque, ils se méfient après, plus moyen de leur offrir un verre, ils ont trop peur.

- Victor s'exclama :

- Et vous le laissez faire ça ?

C'est dégueulasse, c'est donc pour ça que j'ai eu un trou de mémoire !

Il avait drogué son vin et m'en a fait boire !

Et personne ne se plaint jamais ?

- Ben non, pas de preuves répondit Maria, on n'a pas un labo dans la cuisine
quand même, pour analyser les fonds de verre !
Pas vrai?

Victor secoua la tête, encore un autre mystère expliqué.
Ce n'était pas une cuite phénoménale qui lui avait procuré cette amnésie
partielle. C'est ce dragueur de minets qui doit mettre au fond de sa bouteille un
psychotrope ou deux, histoire d'abolir un peu la volonté et le sens critique de
l'objet de son désir. La future victime boit son verre de vin drogué offert. Plus il a
picolé, plus cela agit vite. Le pauvre minet ensuite obeit en tout au satyre, il n'a
plus de volonté propre et il se laisse faire. Heureusement Josiane est arrivé avant
qu'il ne me demande de le suivre!
Il avait du en mettre une sacrée dose le salaud ! Trois jours de gâchés! Si je le
revois, je lui mettrai quelque chose.
Victor leva la tête, s'arrêta de ruminer cette histoire dans sa tête. Maria près du
comptoir discutait avec le patron et semblait désigner Victor. La nouvelle
serveuse était avec eux et participait activement à la conversation.
Maria revint vers sa table, une nouvelle bouteille déjà débouchée à la main :
- De la part du patron! Il te dit bon courage. Il a reçu une lettre de Maria disant
qu'elle partait faire le tour du monde. Il va t'en falloir du courage! Il dit que c'est
bizarre, Maria lui a écrit toute la lettre en caractères d'imprimerie. Enfin à la tienne !

Victor vida son verre et dit :
- Pourquoi Maria lui aurait-elle  écrit au patron ? C'est pas tellement son genre !
Elle partait bien pourtant de temps en temps sans même prévenir, non ?
- oui, répondit Maria, c'est bien ce que dit le patron il pense que tout ce fric lui a
monté à la tête.
Victor se leva, perplexe et laissa cent cinquante francs sur la table en disant :
- Ca suffit ?
- Il y en a même trop répondit Maria, en lui tendant le billet de cinquante.
- Salut Maria, essaie de savoir qui est ce type qui saoule les gentils garçons , dit
Victor en partant après avoir fait la bise à Maria.
Victor affronta la rue. Il était complètement vanné, crevé. Il marcha jusqu'au
boulevard, minuit déjà, l'heure se coucher.
Il héla un taxi, Rue de Jarente dit-il au chauffeur. Le chauffeur marmonna, une
bien petite course, tous des feignants, la jeunesse d'aujourd'hui n'a plus rien dans
les jambes...
Hotel de Jarente, la clé de Victor ouvrait aussi la porte vitrée du hall. Victor monta
dans sa chambre. Une envie de luxe le prit, il se mit sous sa douche chaude. Cela
lui fit du bien, ne lava pas que son corps mais aussi un peu de ses  soucis. Puis il
s'endormit dans son lit propre, par cette nuit presque tiède de Juin.


V


La tête chez les femmes n'est pas un organe essentiel.
Anatole France.

Victor se réveilla le dimanche matin vers onze heures. Il avait rêvé de trucs
complètements fous. Il se rappelait confusément de scènes horribles.
Ce n'est possible, se dit-il,que je puisse rêver que j'ai tué Josiane pour lui piquer son
pognon ! Victor secoua la tête et essaya de penser à autre chose. Pas moyen. Le
cauchemar de la nuit le poursuivait, il revoyait son rêve. Il était rentré chez lui dans
son infâme chambre de l'impasse, avec Josiane. Très gris tous deux, ils avaient
d'abord joué à se bagarrer comme de jeunes chatons puis ils avaient fait l'amour.
Ensuite dans son rêve venait le souvenir confus d'une dispute. Victor voulait
quelque chose que Josiane refusait absolument. Alors Victor s'énervait, et avec
une bouteille frappait, frappait.
Puis il restait là regardant Josiane morte et nue.
Victor sourit faiblement, ce n'est pas possible, quand même d'imaginer des trucs
pareils.
Victor s'habilla en vitesse. Le ventre creux, il descendit ses deux étages.
Au rez de chaussée, il vit que la salle du petit déjeuner était déserte, que les
chaises étaient renversées sur les tables. IL était trop tard pour prendre son petit
déjeuner à l'hotel . Tant pis , il décida d'aller prendre son petit déjeuner chez la
mère Cathy.
En passant, il salua d'un sourire la longue dame brune patronne de l'hotel.

Le temps dehors était délicieux. Il traversa la place du Marché Ste Catherine, les
bancs étaient occupés par des adolescents de toutes couleurs qui riaient et
parlaient à voix forte. Il entendit des bribes de vantardise, d'exploits réalisés à deux
contre dix.
- Et ils sont partis en courant, je ne te dis que ça...
- C'était super, il y avait une de ces musique qui t'éclatent...
Victor arriva chez Cathy, s'installa au comptoir, prit un croissant dans la corbeille,
et l'avala en deux bouchées.
- Un jus d'orange et un petit noir, madame Cathy , s'il vous plaît, commanda
Victor.
- Tu m'as l'air de devenir sérieux, tu laisses tomber la bière ou c'est la bière qui te
laisse tomber ? tenta d'ironiser madame Cathy.
- Ben oui, je vieillis, répondit Victor, j'en ai marre de brûler ma vie dans la bière...
Victor alluma une cigarette, saisit ensuite le Parisien qui traînait là sur le comptoir
et parcourut les gros titres:
" UNE FEMME DECAPITEE DECOUVERTE DANS UN IMMEUBLE SQUATTE".
Il tressaillit et se demanda ce qui lui arrivait. La salle du café lui semblait
tourbillonner autour de lui. Il dut s'accrocher au comptoir. Il avait l'impression de
tomber. Il lut l'article.
Le corps avait été découvert dans un immeuble de l'impasse qu'il habitait encore
la veille. L'immeuble juste à côté du sien. Le corps avait été "trouvé" par deux
jeunes gens qui cherchaient juste un endroit où passer la nuit. Quel choc pour eux !


D'après la police, la mort remontait à Mercredi matin, le dix Juin entre six heures
du matin et midi. Le médecin légiste ne pouvait être plus précis quant à l'heure
présumée de la mort.
Victor était atterré. Et si son cauchemar présumé n'en était pas un ? Si c'était en
fait la souvenance du drame ?
La réminiscence de celui-ci ?
Victor continua de lire. La police n'avait pas encore identifié la femme, le fait que
la tête n'avait pas été retrouvée les génait pour ce faire. Tout ce que les
enquêteurs pouvaient avancer, c'est qu'elle avait été brune mais les enquêteurs
n'excluaient pas qu'elle ait pu se teindre les cheveux, elle avait la trentaine et
avait du mesurer un mètre soixante. Ses cuisses et ses mollets étaient très
développés, présentant une musculature peu courante chez une femme.
C'est Josiane, ce n'est pas possible autrement, se dit Victor.


C'est vrai, elle avait des jambes terriblement musclées. Cela faisait douze ans
qu'elle faisait le métier de serveuse. Il pensait déjà à elle au passé. Il n'avait aucun
doute, ce n'est pas possible, ce n'est pas moi qui ai fait un truc pareil; D'abord, je
m'en souviendrais. Couper la tête de quelqu'un j'en serais incapable, alors celle
de Josiane !
Cathy voyant Victor très pâle, contemplant d'un oeil absent le journal, vit que
c'était la découverte du corps décapité qui le rendait malade, elle lui dit :
- T'as vu ça mon pauvre Victor, juste à côté de chez toi, le quartier n'est plus ce
qu'il était ! t'es tout pâle, remets toi, tu veux un petit marc ?
Victor acquiesça et laissa échapper :
- Josiane..
Cathy leva la tête :
- Tu veux dire , tu penses que c'est Josiane. Mais alors ça voudrait dire...
Cathy pâlit. Elle se dit que peut-être Victor devant elle était l'assassin, et qu' elle
risquait aussi de se retrouver sans tête si elle lui laissait comprendre qu'elle doutait.
Victor comprit en voyant l'expression de Cathy ce qu'elle était en train de penser,
et si elle le pensait, avec sa discrétion bien connue tout le quartier le penserait
aussi et bien sur après le quartier, les flics...
Une fois que les flics auraient un doute, ils l'agraferaient et là, plus aucune chance
pour le pauvre Victor.


Il fallait qu'il se tire vite fait.


Changer de coin, vite, tant qu'il avait une chance.
Il laissa vingt francs sur le comptoir, sortit tandis que Cathy  regardait bouche bée
la place maintenant vide qu'il occupait au comptoir.
Une fois Victor parti, Madame Cathy s'assit et se mit à réfléchir, un verre de marc à
la main. Il fallait qu'elle fasse quelque chose.
Elle voyait déjà son nom et sa photo à la Une du Parisien, quelque chose du genre
: " LA COURAGEUSE PATRONNE DE CAFE QUI A PERMIS D'ELUCIDER LE MYSTERE DE
LA FEMME DECAPITEE".
Elle en bavait d'avance, puis cela lui ferait de la publicité, le café serait plein. Tout
le monde voudrait venir boire un verre dans son café...
 Déplaçant son gros bras à la vitesse d'un serpent, ma dame >Cathy empoigna le
téléphone et composa deux chiffres.
- allô la police, murmura Cathy afin de ne pas se faire entendre de ses clients.


VI


L'homme naît bon. Ca commence à se dégrader entre six et sept mois.
Georges Perros.

Le commissaire Malluret se frottait les mains. Enfin une piste, d'après la patronne
du bistro qu'il avait vue la veille, Dimanche après-midi, La disparue se serait
appelée Josiane, et aurait été serveuse dans un restaurant grec du quartier latin.
Aussitôt, il avait pu démarrer l'enquète. Douze inspecteurs s'étaient relayés, visitant
restaurant après restaurant. Enfin à l'Orestias, ils avaient trouvé. Josiane Joly, née
en  trente deux ans plus tôt à Sartrouville.
Elle venait de gagner une fortune au loto. Ca n'arrive qu'aux autres songea
Malluret qui pourtant n'y jouait jamais.
Elle était sortie du restaurant le mardi soir précédent vers minuit avec Victor
Estemble, un individu instable qui pourtant la fréquentait de façon stable
semblait-il.
Depuis plus de nouvelles, sauf une lettre en caractères d'imprimerie, reçue par son
patron, lettre qui annonçait son départ définitif.
Un cadavre décapité, une lettre en capitales... Et Victor Estemble dans la nature.
Dimanche midi, il avait avoué, ce Victor Estemble que la femme s'appelait
Josiane.
Il n'y avait plus qu'à retrouver ce Victor Estemble et l'affaire serait résolue, et qui
aurait de l'avancement :
le commissaire Malluret bien sûr !
Seulement ce n'était pas si simple, les inspecteurs avaient retrouvé la chambre de
Victor Estemble dans l'immeuble jouxtant celui où le cadavre avait été
découvert.
Ils avaient perquisitionné cet espace et avaient bien mis au jour des traces de
sang, des liasses de papier format 21 x 29,7 recouverts de codes bizarres, mais
aucune piste vraiment sérieuse n'avait été découverte.
Ensuite, ils découvrirent la chambre de l'hotel de Jarente. Les vétements neufs, la
serviette, la serviette que Victor n'avait pu emporter. Victor n'était pasx retorné
dans sa nouvelle chambre depuis sa dernière discussion avec Cathy.
Tous les postes de police avaient reçu un avis de recherche qui n'avait provoqué
aucun résultat.
Le  commissaire, quant à lui, essayait de tracer le portrait psychologique de Victor
Estemble.
Il était né à Arras dans le Nord , le six octobre mille neuf cent cinquante cinq. Son
père était professeur de dessin à l'époque. Mère actrice décédée, lorsque le petit
Victor avait eu six ans. Ensuite c'est difficile de suivre la trace de Victor, il semble
jouer aux quatre coins de la France, trans bahuté de collèges en collèges.
D'antibes à Roubaix, en passant par Lille et Toulouse.On le trouve aussi en
Belgique et même en Italie. Victor finissait toujours par se faire renvoyer pour une
raison ou une autre.
Le père devenu ingénieur se remarie lorsque Victor a quinze ans. Puis Victor à dix
huit ans commence à travailler, passant d'un job à l'autre. Manutentionnaire puis
libraire, céramiste puis cuisinier... Puis au début de la trentaine, Victor devient
concepteur de logiciels indépendant. Et ça marche. Malgré ses vétements
crasseux et le fait qu'il soit la moitié du temps à moitié îvre, les sociétés de service
informatique se bousculent pour lui passer des commandes. Pourquoi ?  A cause
de sa rapidité et surtout parce qu''il ne discute jamais un prix.
Le commissaire se fait peu à peu une idée de la personnalité de Victor : Naïf,
intelligent avec des éclairs de génie presque tout le temps bourré. C'était sans
doute la mort de sa mère qui le poussait à boire. Le plus curieux était que même
îvre, Victor réussissait à travailler.
Le commissaire se rendit le lundi soir à saint Cloud où habitait le père de Victor.
Dans un intérieur sobre aux lignes épurées, le commissaire faillit se trouver mal. Le
père de Victor ne fit que dire du mal de Victor  et plus le commissaire le laissait
parler, plus ce que le père de Victor disait devenait de plus en énorme. Le
commissaire se dit alors que si victor était venu se cacher chez son père, celui-ci
se serait empressé de le dénoncer. Enfin, il obtint quand même le nom de l'ami de
Victor qui lui avait appris le métier de concepteur de logiciels, Pierre Laferté, qui
vivait dans le dix neuvième à paris.
Pendant ce temps à l'hotel de Jarente, la patronne devait tenir tête aux
journalistes et aux curieux. Non, elle ne savait rien, ce monsieur était là depuis la
veille, oui c'était un informaticien. Non, on n'avait pas trouvé de hache dans la
chambre.
Un photographe voulut la payer pour qu'elle le laisse prendre une photo de la
chambre du meurtrier. Elle le flanqua à la porte de l'hotel.
A l'Orestias, le patron était heureux mais il faisait attention à ne pas le montrer. Les
clients affluaient, venaient, mangeaient, payaient. Ils étaient fiers ensuite de
pouvoir se dire  qu'ils avaient mangé dans le restaurant où la victime, la femme
sans tête, avait travaillé.
Ils pourraient dire d'un ton négligeant, qu'il connaissaient bien ce petit
restaurant, un peu simple peut-être mais si passionnant.
Anna pleurait sans s'arrèter, son nez rouge interessait la clientèle mais ne les
poussait pas à boire. Quant à la npouvelle, elle se sentait toute émoustillée d'être
la remplaçante de la serveuse décapitée. Déja  de nombreux rendez-vous
s'alignaient sur son agenda.
Le cuisinier était tombé malade, l'intérimaire qui travaillait à sa place n'avait pas
encore le rythme, ce qui fait que le frère du patron qui ne s'occupait
habituellement que des boissons, s'était mis aux fourneaux.
Chez Cathy, il y avait de l'ambiance, les clients se succédaient, offraient des
verres aux habitués qui connaissaient bien Victor l'assassin. Même qu'ils avaient
toujours su qu'il finirait comme ça!  Les intellectuels à force de réfléchir, ça leur fait
tourner le ciboulot !
 


VI

Quiconque a une bonne conduite sera récompensé mais celui qui roule en
conduite intérieure ne s'enrhumera pas.
Woody Allen.


Dans la grande chambre d'amis, Victor se prélassait. Pierre Laferté, son ami avait
meublé cette pièce de la façon la plus tapageuse à l'oeil qu'il était possible
d'imaginer. Tout était calculé pour frapper l'inconscient du visiteur afin qu'il se dise :
quel goût, quelle culture !
Victor aimait particulièrement les grands livres d'art. il passait des heures à en
tourner les pages, laisssant son esprit errer. Il repensait à l'accueil de Pierre, le
Dimanche aprés-midi. Il lui avait dit :
-Qu'est-ce qui t'arrive Victor? Tu n'as pas lair dans ton assiette. Tu donnes
l'impression d'être à jeun. Cela doit faire cinq ou six ans que je n'ai t'ai vu ainsi! T'es
malade...
- Arrête de déconner, Pierre,lui  répondit Victor, j'ai des ennuis jusque là !... Je crois
que la police me recherche...
Victor raconta toute l'histoire à Pierre.
Pierre l'interrompit lorsque Victor lui parla de l'enveloppe pleine de billets de cinq
cent francs.
- Cette enveloppe, c'est moi qui te l'ai donnée, coupa Pierre d'un ton sec.
- Non ! répondit Victor. Pourquoi m'aurais tu donné une somme pareille ?
- Tu ne te souviens pas de ce que tu m'as vendu l'autre jour?, s'exclama pierre. Le
logiciel qui compose tous seul des mots croisés ? Il ne reste plus qu'à écrire les
définitions.
Comme c'est moi qui le signe, je t'ai payé en liquide, oplutôt bien, même avoue,
non. Tu comprends, je n'avais pas le temps de m'en occuper. Mais tu me fais
marcher. Tu y as travaillé pendans trois semaines. C'est impossible que tu ne t'en
souviennes pas !
- Je t'assure Pierre, j'ai un trou terrible. Je perds complétement la mémoire, j'&étais
persuadé que ce fric me venait de Josiane, dit Victor qui continua ensuite à
raconter l'histoire.
Pierre écoutait, médusé et s'exclama :
- Tu veux dire que tu penses l'avoir tuée ? Mais ce n'est pas possible, pas toi, bon
sang !
Victor à ce souvenir, sourit, réconforté par la confiance que Pierre lui témoignait
toujours.
Son sourire diparut tandis qu'une autre pensée le traversait : Josaine avait été
tuée, par qui et pourquoi ?
Dans la chambre d'ami, Victor reposa son bouquin. Il se dit que ce n'est pas
vraiment très prudent de rester là. Les flics, s'ils le voulaient retrouveraient
rapidement sa trace.
Victor s'habilla et discrétement sortit sans faire de bruit, tirant doucement la porte
derrière lui.
Ce lundi matin là, Victor n'eut aucun mal à trouver une chambre dans un petit
hotel, un peu usé par le temps mais somme toute fort propre. Un hotel honnête.
En payant d'avance toute une semaine, il ne provoqua aucune question. Il
s'inscrivit sous le nom de Vincent Toledano en expliquant qu'on lui avait volé sa
valise.
- J'espère que je la retrouverais, heureusement j'ai toujours mon porte-feuille,
raconta victor au vieux monsieur vêtu d'un costume gris qui tenait le rôle de
patron à l'hotel de Cambrai.
Le monsieur au costume gris et aux cheveux gris se contenta de l'inscrire sous le
nom de Vincent Toledano  et lui remit la clé de sa chambre : le dix-huit.
Victor alla visiter sa chambre.
Triste ety miteuse, le papier parsemé de fleurs rosatres de la taille d'une soucoupe
se boursoufglait et de l'uniquz fenêtre, Victor pouvait voir un mur noir percé de
meurtrières vitrées.
Victor se contenta de regarder la chambre, referma la pôrte et s'en alla. Tout
alllait recommencer. Acheter de nouveaux vétements, une nouvellle valise. Il
dirigea ses pas vers le plus proche grand magasin.

VII

Coincé dans l'ascenceur, il en profita pour faire un examen de conscience.
E. Buzaria.

Vincent Toledano devait recommencer une nouvelle vie, devait naître des
cendres de Victor Estemble et surtout la vie de Vincent Toledano ne  devait rien
avoir de commun avec celle Victor Estemble.
Même son apparence ne devait en rien rappeller celle de Victor, sans pour
autant être complétement l'inverse, car un négatif laissera entrevoir toujours ce
qu'est le positif.
Victor s'enterra donc un soir de Juin. Il nota la date au plus profond de lui, le mardi
16 juin à minuit après sa dernière fête en tête à tête. Ce fut sa dernière soirée. Il
but du vin et l'alcool pour la dernière fois. Il se promit aussi de ne plus jamais
toucher à une boisson alcoolisée.
Ainsi, il serait sur au moins d'une chose : il n'aurait plus jamais de perte de mémoire.
Ses cheveux qu'il coupait depuis toujours lui même et de façon hirsute, il les fit
tailler par uun coiffeur du quartier.
Il se laissa pousser une moustache qui légèrement rousse, contrastait avec ses
cheveux blonds.
Au bout d'une semaine, avec des vétements propres, un nouveau visage qui
avait perdu ses boufissures, Vincent Toledano, ne rappellait en rien, Victor
Estemble. Il dut avec regrêt abandonner aussi son métier d'informaticien
free-lance. Il s'obligea à apprendre un nouveau métier. Il hésita longtemps. Le
lendemain de la mort symbolique de Victor Estemble, Vincent Toledano avait
passé en revue toutes les professions existantes. La profession qu'il cherchait ne
devait en aucun cas le mettre en contact avec des gens qu'il avait connu
auparavant, ni avec le milieu de l'informatique. Il aurait toujours à cotoyer le
risque d'être reconnu, mais il devait veiller à ne jamais provoquer ce risque, donc il
fallait aussi qu'il élimine toutes les professions qui pourraient le mettre en contact
direct avec le public.
Il ne trouva aucun métier qui lui convint tout d'abord. Il passa le mois suivant à
éplucher les journaux. Il ne voyait vraiment qui lui plaise. Cuisinier, non il ne le
pouvait pas, c'était un des métiers de Victor Estemble. Les métiers manuels non
plus, d'une part il était vraiment maladroit et d'une autre, il avait toujours eu
horreur de se fatiguer.
Le mois de Juillet s'écoula. Vincent se levait tôt, achetait les journaux, s'installait à
la terrasse d'un café près des Buttes Chaumont.
Sur un petit carnet, il relevait toutes les annonces susceptibles de l'interesser, mais
il ne relisait jamais ses notes.
Il décida soudain dans la première semaine d'août de faire carrière dans la
publicité
Il prépara soigneusement un plan d'attaque.
D'abord, il alla chaque jour à la médiathèque de la Villette et là, lut tous les
ouvrages disponibles sur ce sujet.
Il dévora les ouvrages de Dayan, le Publicitor de Bernard Brochand. Il sauta sur le
Saut Créatif de Dru, puis s'attarda longuement sur Ogilvy.


Chose curieuse, il ne s'attarda guère à étudier les ouvrages de Séguela sans pour
autant se hasarder à les juger puisqu'il ne les avait même pas ouverts.
Non, il se disait simplement que le roi de la pub avait un tel style qu'il ne pouvait
qu'être personnel et que donc, ce qu'il appliquait n'était guère transmissible.
Considérant que dans la théorie, il était avancé d'une manière assez approfondie,
Vincent se mit à étudier son look.
Look qui était en ces temps, une chose de la première importance!
D'abord, il lui fallait trouver le style vestimentaire qui ferait en sorte qu'à sa vue
immédiate, tous et toutes s'exclament :
-Voici un pro de la pub!
Il garda ses cheveux, en brosse et sa moustache, fine.
Chez un opticien branché, ou à la mode, selon le regard ou l'époque de mon
lecteur, Vincent se commanda des lunettes aux montures extravagantes et aux
verres, plats, transparents, qui ne modifiaient en aucune façon sa vue q ui de
rtoute façon était excellente.
Ces lunettes lui donnaient juste assez l'air intello qu'il était tenu d'avoir par le choix
de sa profession.
Pour ses vétements, il choisit la simplicité.
Tout fut bleu pâle. Des chaussures aux chaussettes, en passant par les
sous-vétements, les pulls, les vestes, même ses cravates et ses blousons, tout fut
choisi dans des teintes bleues pâles et tout fut classique.
Point d'extravagance dans l'extravagance!
Vincent se fit faire sur mesure un attaché-case en cuir teint de bleu pâle.
Il fit relier des feuilles de papier bleues avec du carton bleu comme support, ainsi il
avait des carnets et des cahiers assortis à sa vision de l'univers.
Il se fit imprimer des cartes de visite bleues, écrivit son courrier sur du papier de
cette même couleur et les envoya dans des enveloppes couleur de ciel bleu.
Il poussa le vice jusqu'à acheter des timbres à dominante bleue pour affranchir
son courrier, même si pour cela, il devait payer, un peu plus cher.
Le mois de Septembre commençait, Vincent fit le tour de toutes les agences
publicitaires, quartier par quartier, laissant lorsqu'il ne pouvait être reçu sa carte
bleue-pâle sur laquelle était inscrit :
Vincent Toledano
Publicité Bleue
01-40-99-99-99
Le tout était imprimé d'un bleu profond sur un papier bleu pâle très léger que l'on
aurait emprunté au souffle d'un ange.
Vincent s'était fait installer, aprés autorisation obtenue juste par quelques billets
glissés au monsieur petit et gris, sa propre ligne de téléphone dans sa chambre
d'hotel...
Il acheta aussi un répondeur téléphonique.
Bientôt les commandes et les projets vinrent.
D'abord modestes, elles se succédèrent puis se firent de plus en plus importantes.
Au bout de trois mois, malgré son ordinateur, Vincent ne put assurer seul la bonne
marche de son agence qu'il avait appellée: "PUBLICITE BLEUE".
Il n'acceptait pourtant de ne s'occuper que de produits comportant soit du bleu
sur leur emballage, soit contenant une des lettres suivantes dans leur nom : B ou L
ou E ou U.
Cette période fut bleue pour Vincent Toledano.
Il refusait aussi de travailler pour des boissons alcoolisées, même si elles ne l'étaient
que très peu.
Le jus de raisin,à ses yeux, avec ses un pour cent d'acool naturel était déjà trop
fort...car pouvant inciter un alcoolique guéri, à reprendre la route du vin.

Vincent, depuis qu'il avait tué Victor, ne buvait plus.
Il pensait à tous les ennuis que Victor avait provoqué sous l'emprise de l'alcool.
Victor était un de ces êtres sans volonté qui ne peuvent s'arrêter à temps.
Il buvait au début par plaisir, puis par un étrange mécanisme son corps tout entier
se mettait à réclamer toujours plus d'alcool.
Victor était toujours îvre, coincé dans un cycle éternel. Répétition infinie.
Sans l'abus d'alcool, Victor n'aurait jamais perdu la mémoire!
Se disait souvent Vincent.
Qu'était devenue Josiane, était une autre de ses interrogations.
Etait-elle vraiment celle que l'on appelait la femme sans tête?
Pourquoi cette coïncidence entre sa disparition, la decouverte de ce corps et le
fait que cet étrange type lui ai drogué son verre?
Vincent tournait et retournait toutes ces questions dans sa tête, puis haussait les
épaules, après tout, quelle importance...
Victor était mort, et lui Vincent n'avait pas à, se soucier des problèmes d'un mort.
Tous ses problèmes étaient morts, avec lui.
Vincent avait réussi à se faire ouvrir sans difficulté un compte en banque sans
avoir à présenter de papiers.
Il avait attendu d'avoir asserz de chèqes de ses clienyts à présenter avant de se
présenter au directeur de l'agence, qui devant l'importance des sommes en jeu
n'osa pas semander ses papuiers d'identité.
Vincent ouvrit le compte au nom de "Publicité Bleue", en se présentant comme le
seul signataire autorisé du compte.
Le montant des dépots appurut suffisant comme garantie...

VIII


Le souvenir s'estompe, l'ombre reste sur le mur, négatif éternel.
I. Katawa

Le commissaire Malhuret, aprés tyrois mois de recherches sans aucun résultat fut
obligé de classer l'affaire.
Dans l'esprit du commissaire, ce classement était provisoire, il n'avait aucun doute :
un de ces jours, il retrouverait l'assassin de Josiane.
Il s'occupa d'affaires courantes et peu à peu oublia l'affaire de la femme à la tête
coupée.
Tête qui ne fut jamais retrouvée, du moins pendant des années.
De temps en temps el commissaire, nostalgique, allait dîner à l'Orestias, cela lui
permettait de retrouver l'ambiance du drame.
Un soir, un jeune homme, vêtu de bleu attira son regard.
Il regardait par la vitre du restaurant, juste à côté du menu, éclairé par une
ampoule violente.
Le commissaire sursauta.
L'homme ressemblait aux photos qu'il connaissait de Victor Estemble, en plus
jeune, peut-être...
LOe commissaire sursauta, se leva, fonça vers la porte, mais ne put voir qu'une
silhouette bleue s'évanouir dans le lointain, vers la seine et le temps de sa
jeunesse.
Le temps de faire cent mètres en courant, la foule avait absorbé l'ombre bleue.
Le commissaire revint finir son dessert.
 

C'est complétément idiot, se disait Vincent, aller regarder l'Orestias!
Ils n'ont pas abandonné et moi je m'imagine que Josiane va revenir travailler,
comme si de rien n'était alors que tout laisse supposer qu'elle est morte et que,
même, jamais on ne retrouvera sa tête.
Plus jamais je ne reviendrai dans ce quartier, se jura Vincent.

Le commissaire, quant à lui, était de plus en plus persuadé de devoir et même
d'avoir à continuer son enquète.
Il rajouta une information à la fiche de recherche concernant Victor Estemble : Vu
habillé de bleu sur les lieux même de la disparition de la victime présumée, mais
semble plus jeune que sur la photo du dossier.
 

Vincent, lui, décida de fermer l'agence " La Publicité Bleue"
Il recommença simplement à s'habiller de couleurs variées et évita résolument le
bleu.

Il liquida son compte en banque en demandant des espèces.

Il résilia sa ligne téléphonique puis comença à s'interroger sur son futur ainsi que
toute personne coupant le cordon ombilical qui le relie au monde.
Il n'avait plus qu'à déménager, à s'installer ailleurs, recommencer une nouvelle vie
dans une nouvelle profession.

Vincent changea à nouveau de look.
Il se relooka pour employer une expression quyi faisait beaucoup rire les employés
des agences de publicité qui voyaient l'activité de leurs sociétés multipliées par
dix depuis la mode du relookage à tout azimut.
Tout se relookait, les télés, les intentions, les partis politiques, les consommateurs,
les voitures, les bulletins de paie...
Vincent s'efforça de ressembler le plus possible à tout le monde, ressemblent en
cela à tout le monde qui s'efforçait aussi de ressembler à tout le monde, c'est à
dire à personne....

Vincent s'entrainait afin d'acquérir une expression vide, un regard absent, de faire
en sorte que son visage soit transparent, insignifiant.

Vincent s'efforça de ne plus réagir à rien, à ne plus s'étonner d'un bruit ou d'une
image inattendue.
Il s'entraina à ne plus regarder avec curiosité, la vie et les êtres bizarres qui la
traversent.
Vêtu de couleurs ternes, de vétements ni neufs, ni vieux, il déambulait dans les
rues, à une vitesse ni trop lente, ni trop rapide, à une vitesse qui lui permettait
surtout de circuler sans se faire remarquer.

Il réglait son aps sur la vitesse moyenne des gens qui le précédaient marchant
devant lui sans songer à lui, il posait son regard à trois mètres de leurs pas, à une
hauteur d'environ un mètre au-dessus du sol.
Il marchait ainsi toute la journée, avant de remonter dans une petite chambre de
bonne qu'il avait réussi à louer à une vieille dame retraîtée qui ne voulait surtout
pas déclarer son revenu supplémentaire.
Cette mesure enchantait Vincent, car il n'avait pas à déclarer qu'il habitait là!
Il avait trouvé ce logement en prospectant les petites annonces des boulangeries
situées dans les quartiers chics...

Vincent transportait sur lui tout son argent, dans une ceinture spéciale qui à
l'origine avait été conçue pour les voyageurs intrépides et aventureux qui
traversaient la planête en un froncement de sourcil.

Vincent lui avait acheté cette ceinture, sans problèmes, aux halles, dans une
boutique qui était tout un condensé de l'aventure.
Chaque jour, Vincent sortait un billet de sa ceinture spéciale pour grands
voyageurs.
Ce billet devait servir aux dépenses du jour et il s'était imparti comme règle de le
dépenser intégralement.
C'était là sa seule discipline de vie, Vincent d'après ses calculs, pourrait vivre ainsi
deux ans.
Et après?
Après, il verrait bien.
Il serait bien obligé de trouver une solution.

.

Vincent, je t'aime.
Victor, je t'aimais...

- Fin-    

 

  
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