Bleu  roman de Bruno Bernier

S'ils savaient où se trouve ce
qu'ils cherchent, ils ne
chercheraient pas.
Goethe.

 
 

    - Quelle nuit d'enfer, s'exclama Victor en se réveillant à trois
    heures de l'après-midi dans ce qu'il crut être un dépotoir.

    Il n'arrivait pas à croire à ce qu'il voyait.

    La pièce avait des murs blanchâtres, lépreux, avec des places
    d'absence d'enduit qui laissaient voir les briques rouges.

    Les draps, dans lesquels il était enroulé, étaient d'un gris foncé
    uniforme, presque noirs et fort gras.

    Une couverture qui avait du être orange le recouvrait.

    Par terre, en tas, des vêtements, paquets de chiffons, parmi la
    poussière.

    Des vieilles bouteilles, certaines d'entre elles cassées,
    offraient leurs tessons aux pieds qui s'aventuraient nus sur ce
    sol.

    Une table crasseuse se trouvait dans un coin, chargée de verres
    vides et d'assiettes incrustées de reliefs séchés et moisis.

    Victor laissa retomber sa tête douloureuse sur l'oreiller
    graisseux en soupirant.
     

    - Combien de temps, cette fois ci ?
    Le fait de se parler à voix haute, même s'il était seul, ne le
    dérangeait pas, au contraire, il trouvait que se parler soulageait
    sa migraine.

    En titubant, il se dirigea vers le lavabo d'où suintait une odeur
    aigre de savon pourri mêlé d'odeurs de crasse accumulée.

    Il ouvrit au maximum le robinet d'eau froide, et en tremblant, mit
    sa tête sous le jet.

    Il cria, tout en maintenant sa tête sous l'eau.

    Il ramassa sur le sol, quelque chose qui ressemblait à une vieille
    chemise portée dix ans de suite par un clochard.

    Il se sécha avec cette vieille loque.

    Puis en frissonnant s'habilla, les mains incapables de se mouvoir
    sans un effort constant de sa volonté; sa mâchoire avait des
    mouvements qu'il ne pouvait contrôler.

    Il mit ces vêtements, son odorat brûlé par l'alcool et les
    cigarettes, distinguait à peine leur odeur atroce.

    Il ouvrit le verrou, claqua la porte derrière lui sans prendre la
    peine de la refermer à clé et descendit s'agrippant à la rampe de
    l'escalier, avec l'impression qu'un marteau piqueur prenait son
    crâne pour un bout de trottoir juste bon à défoncer.

    Il habitait dans une impasse dont une extrémité aboutissait à une
    porte qui s'ouvrait dans l'église Saint Paul et l'autre dans une
    rue populaire et bon marché qui devenait maintenant de plus en
    plus chic.

    - D'abord, marmonna Victor, quel jour sommes nous ?

    Il se mit à réfléchir ou plutôt à essayer de réfléchir tout en
    trébuchant sur les pavés.

    Rien à faire, rien ne venait.

    Il se souvenait vaguement d'un bar enfumé où des gens attablés
    jouaient gravement aux échecs tandis qu'il buvait de la bière.

    Etait-il seul ?

    Il ne le savait plus.

    Victor tâta ses poches à la recherche d'une cigarette.

    Ses poches étaient vides, mis à part une enveloppe blanche sans
    mention, un peu chiffonnée et salie par le contact de ses
    vêtements.

    Victor ouvrit l'enveloppe en déchirant le rabat.

    En voyant la liasse de billet qui en jaillit , Victor crut qu'on
    lui arrachait les yeux.

    Une impression de rêver, d'être en plein songe d'ivrogne.

    Il regarda à nouveau dans l'enveloppe, c'était bien ça, une liasse
    de billets de cinq cent francs, épaisse d'un centimètre.

    - Mais qu'est-ce que j'ai encore fait cette nuit ? gémit Victor.

    Il essaya de retrouver son souvenir le plus proche.

    - Voyons, c'était quand déjà ?

    Voyons, je me souviens, j'étais à l'Orestias, le restaurant grec
    rue Grégoire de Tours, prés de la porte et prêt à partir sans
    payer, en train de finir mes côtes d'agneau, quand le type à côté
    de moi à commencé à me parler.

    Il m'a dit qu'il n'arriverait jamais à finir sa bouteille de vin
    et m'a demandé si je voulais bien l'aider à la finir en buvant un
    peu...

    - Voyons c'était le mardi soir, çà devait être le mardi neuf Juin,
    ça je m'en souviens.

    Tout en marmonnant, Victor arrivait devant le café de la mère
    Cathy, la grosse Cathy, pensa Victor sans pouvoir réprimer un
    petit sourire.

    Il poussa la porte et se vit reflété dans la grande glace derrière
    le comptoir, dans un décor de tâches de moleskine rouge et de
    céramique blanche.

    Il alla s'asseoir à sa place, dans le fond, un endroit d'où il
    pouvait voir absolument tout ce qui se passait dans le café et une
    partie de la rue Saint Antoine.

    - Une bière et un oeuf dur, vous avez le journal?
    demanda-t-il au garçon.

    Celui-ci lui rapporta au bout de quelques minutes, son demi, son
    oeuf dur et un Parisien bien froissé.

  - Fin du chapitre I -  
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